Culture Catch

« André le Géant – La vie du Géant Ferré » par Box Brown

andre-le-geant-box-brown © Box Brown - First Second Books 2014/La Pastèque éditions 2015

Parce que cela arrive nettement moins souvent qu’un turn foireux du Big Show, peut-être cela vaut-il la peine de signaler la sortie d’un livre paru l’an passé aux US, et traduit il y a quelques mois de cela par les francophones de La Pastèque (chouette maison d’édition québécoise s’il en est).

Le sujet de ce bouquin, c’est ni plus ni moins la destinée « bigger than life » d’André Roussimoff, que n’importe quel fan de catch renseigné connaît sous le nom d’André le Géant, l’une des figures les plus marquantes (si ce n’est LA plus marquante) d’un milieu où les personnalités charismatiques furent pourtant légion. Et pourtant, cela tombe sous le sens : l’auteur américain Box Brown, grand féru de catch qui depuis toujours suit autant la WWE que la scène indépendante, a choisi de raconter la vie de celui qui, de tous, était probablement le plus grand, au propre comme au figuré.

D’André le Géant, on croit connaître beaucoup de choses, beaucoup d’histoires. Il y a celles qui ont été rabattues dix mille fois et qui participent à la légende.

Il y a l’anecdote -fameuse- qui remonte à son enfance de petit français de la campagne (il y est né en 1946 d’un père bulgare et d’une mère polonaise) lorsque la maladie qui le touche fait déjà de lui un môme qui peine à trouver sa place. L’écart entre les rangées de fauteuils du bus scolaire local étant trop serré, c’est grâce à son voisin -et à son pick up- que l’enfant-géant retrouve le chemin de l’école. Ce voisin est un irlandais installé depuis peu, à qui le père d’André a donné un coup de main lorsqu’il s’agissait d’aménager le petit terrain acheté dans leur petit village. Ce voisin, c’est Samuel Beckett, écrivain et dramaturge parmi les plus salués du siècle dernier. Quelques années plus tard, on pourra sourire à l’évocation de cette rencontre de deux géants de leur catégorie respective.

Cette anecdote, bien évidemment, est présente dans le livre de Box Brown. L’auteur est allé chercher tout ce que l’on pouvait connaître de la vie du Géant André, mais ne s’est pas contenté de cela. En allant rencontrer des stars de la trempe de Hulk Hogan (entre autres), qu’il a interrogé spécialement alors qu’il travaillait sur la base du livre, il a également effleuré la surface de la vraie vie de l’emblématique catcheur. On pourra d’ailleurs émettre quelques réserves sur certains éléments avec lesquels Brown a construit son récit : lorsque l’on s’éloigne un peu du discours officiel pratiquait par le WWE, on ne va jamais très loin, il s’avère que tout est assez vite bouclé, qu’il y a UN discours officiel et qu’il est fort compliqué de s’en éloigner…

On sait que le Géant avait une vie compliquée, on a compris depuis longtemps que son rapport à l’argent l’aura fichu dans des situations qu’on pourrait qualifier de « délicates » pour ne pas égratigner trop l’image du grand gaillard.

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(© Box Brown – First Second Books 2014/La Pastèque éditions 2015)

Et en même temps, on peut comprendre l’auteur de n’avoir pas souhaité abîmer l’image d’une de ses idoles : on parle d’un type qui n’aura jamais réellement trouvé naturellement une place à occuper en ce monde.

L’acromégalie, cette maladie qui décuple la croissance des extrémités des membres et déforme les traits du visage chaque année davantage, l’en aura empêché toute sa vie durant, tout comme elle aura précipité la fin de sa carrière. Cet homme qui ne ressemblait à aucun autre en a fait rêver des tonnes d’autres : fallait-il gratter un peu plus dans les recoins plus sombres de son existence ? Brown a choisi son camp. Finalement, dans son livre, tout reste très kayfabe. Il prend le temps de détailler certains passages qui ont retenu son attention et qui ne figurent pas forcément dans la liste des souvenirs que le CEO Vince aimerait voir diffuser partout, mais sans risquer de « déborder » : on aborde le racisme dont le géant avait pu faire preuve à l’égard de certains de ses collègues qui arpentaient les salles du monde entier. On évoque à peine, entre les lignes, les liens avec une probable pègre au sein de laquelle il avait de solides amitiés. Et même si l’auteur se fend d’une post-face plutôt pertinente dans laquelle il rappelle justement l’importance du kayfabe en émettant des réserves sur la véracité des dires de certaines des personnes qu’il a interrogé (Hogan en tête), on comprend bien les limites de son entreprise. Quoi ? Des stars de la WWE qui diraient des conneries plus grosses qu’eux ? Ça serait bien une première, tiens.

Tenter de creuser davantage sur la vie du géant était peut-être tout simplement impossible, l’auteur étant constamment sur un chemin bien balisé. A l’image des quelques ouvrages biographiques parus par le passé (et tous évidemment estampillés WWE, celle-ci n’ayant pas fini d’exploiter ceux qui l’ont fait entrer dans l’histoire), rien ne dépasse donc réellement dans cette nouvelle tentative.

Le monde du catch professionnel repose essentiellement sur la perception de la réalité, sur la manière dont le spectateur, qu’il soit rivé au WWE Network ou non, ne perçoive que ce que l’on veut bien le laisser percevoir. On peut être un très gros mark et trouver son bonheur dans ce livre, on peut également être critique sur bien des faits avérés du côté de l’industrie des McMahon et malgré tout être impressionné par le parcours de la huitième merveille du monde.

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(©Box Brown – First Second Books 2014/La Pastèque éditions 2015)

André le Géant est mort prématurément en 1993 à l’âge à 46 ans. Sa maladie le prédestinait à mourir jeune, mais diverses hypothèses insistent également sur ses addictions, sur ses fréquentations, sur son rythme de vie.

Les amateurs de catch se souviendront longtemps de celui qui fût le premier à rejoindre le Hall of Fame de la WWE, créé quelques mois après sa disparition. Ses 2,24 mètres, ses 235 kilos ; son apparition dans les films Princess Bride ou Conan le Destructeur ; son maillot asymétrique noir, légendaire, et l’inoubliable impression qu’il laissait à tous ceux qui l’ont vu se mouvoir à l’orée de sa carrière, lorsque personne ne comprenait comment un tel gabarit pouvoir bouger avec une telle aisance et une telle rapidité. Autant de choses que les amateurs de catch ont probablement en commun avec bien plus de gens que les seuls amoureux du ring.

Box Brown signe ici une approche aussi honnête que possible depuis son siège de passionné. Quelques années après l’appropriation du visage du célèbre géant par l’américain Shepard Fairey qui en fait au passage l’un des logos principaux de sa marque Obey, son style creuse également l’écart avec la réalité.

Le registre graphique de Box Brown n’est pas la virtuosité, son trait de pinceau et son choix du traitement monochrome est assez classique dans la scène de la bande dessinée alternative au sein de laquelle il agit depuis plusieurs années. Ce qui fonctionne en revanche assez bien dans ses divers ouvrages, « André » ne déroge pas à la règle, c’est sa maîtrise du langage bande dessinée. Même s’il expérimente le champ narratif davantage encore dans d’autres de ses titres, « André le Géant – La vie du Géant Ferré » est un livre important à plus d’un titre dans la carrière encore jeune de Box Brown, que l’on avait déjà croisé occasionnellement dans la revue périodique des éditions Vide-Cocagne, petite structure indépendante nantaise. Voilà pour son travail en français, le reste de sa production étant à chercher du côté nord-américain, notamment via sa propre structure éditoriale Retrofit.

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« André le Géant – La vie du Géant Ferré », par Box Brown (traduit de l’anglais par Sophie Chisogne). Éditions de La Pastèque, 2015, 240 pages.