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Le véritable héritage de The Fabulous Moolah dans le monde du catch féminin

Pour WrestleMania 34, la WWE a annoncé la tenue d’une bataille royale en hommage à The Fabulous Moolah. Mais dans une période où le catch féminin de la compagnie de Stamford vie sa « Revolution », le vrai héritage de la Hall of Famer dans le catch nord-américain que la WWE tente de cacher fait tache.

Pro Wrestling Illustrated

La WWE a annoncé une nouveauté pour la 34ème édition de WrestleMania : une bataille royale en hommage à une « légende » du catch féminin, à l’image de la Andre The Giant Memorial Battle Royal masculine. La catcheuse que la WWE a choisi pour représenter cette bataille royale ? Fabulous Moolah. Le choix est très loin de faire l’unanimité, et à raison.

Pour l’annonce, la compagnie de Stamford a diffusé ce lundi une vidéo qui retrace le long parcours de la catcheuse décédée en 2007. Sauf que l’histoire que raconte la WWE est trop belle, bien trop belle pour être vraie. Dans ses habitudes, celle-ci réécrit l’histoire pour faire oublier ce qu’a vraiment été Fabulous Moolah.

Il est en effet assez courant pour la WWE de faire fi du passé pas très reluisant de certaines de ses Superstars anciennes ou actuelles. L’un des exemples les plus parlants est l’Ultimate Warrior, décédé en 2014 et dont de nombreux témoignages relatent des faits d’homophobie et de racisme. Et pourtant, la WWE a depuis 2015 donné son nom à une récompense, le Warrior Award, décerné lors de la cérémonie du Hall of Fame chaque année. Un award qui récompense la combativité d’une personne médiatisée comme Joan Lunden, journaliste américaine survivante du cancer du sein ou l’ancien footballeur américain Eric Legrand, devenu tétraplégique lors d’un match.

Mais alors que reproche-t-on à Fabulous Moolah, que la WWE et beaucoup de ses Superstars féminines présentent aujourd’hui comme une pionnière du catch féminin et qui aurait détenu la ceinture de championne de la WWF pendant pas moins de 28 ans ?

De l’influence de Billy Wolfe jusqu’au proxénétisme

Tout semble pourtant bien commencer pour Mary Lillian Ellison de son vrai nom. Elle entre dans le monde du catch dans les années 50, à une période où celui-ci est la scène de nombreuses controverses, de scandales sexuels et de paiements injustement bas pour les femmes. Billy Wolfe, dirigeant de la National Wrestling Alliance, est l’un des principaux promoteurs de catch féminin à l’époque et profite de son statut pour faire chanter pas mal de catcheuses, leur proposant du travail en échange de faveurs sexuelles. Ellison sera l’une des rares à s’opposer aux avances de Wolfe. Elle est à ses début le valet du « Nature Boy » Buddy Rodgers, et apparait comme une sorte d’esclave se faisant appeler « Slave Girl Moolah » mais mettra fin à sa collaboration avec Rodgers qui lui aussi tentera à de nombreuses reprises de lui faire des avances.

Pourtant Billy Wolfe aura une énorme influence sur le comportement et les méthodes de Fabulous Moolah, tandis que son ascension jusqu’au titre de championne du monde en 1956 devenu plus tard celui de la NWA avant d’être celui de la WWF se fait assez rapidement. Pendant son règne, Moolah crée son école de catcheuses et commence à nourrir la scène nord-américaine de talents féminins. Elle crée aussi la Girl Wrestling Entreprises, sa propre promotion.

Les catcheuses sortant de chez elle sont jugées talentueuses et finissent par être très demandées, donnant un certain prestige et un grand pouvoir d’influence à son école, mais la formation est très dure et Moolah est très exigeante. Elle interdit notamment à ses élèves de sortir avec des catcheurs et leur demande d’apparaitre en public avec une image impeccable. Le moindre défaut et Fabulous Moolah pouvait mettre un terme à la carrière d’une de ses élèves. Debbie Johnson, une de ses anciennes élèves et catcheuse à la GWE ne mâchait pas ses mots en interview quand il s’agissait de parler de Fabulous Moolah.

Moolah a réussi à faire en sorte que les gens la voient comme une déesse, mais c’est très loin d’être la vérité. C’était une chienne, c’est aussi simple que ça. c’est une des pires personnes que j’ai jamais rencontrées. Si je la mettais trop en colère, elle ne me laissait pas travailler, je pouvais mourir de faim.

Fabulous Moolah avait en effet tendance à se mettre beaucoup en avant dans sa propre promotion. Elle gagnait tous ses matchs et se faisait passer pour la gentille devant le public. Et si ses élèves et catcheuses n’étaient plus à son goût, elles étaient simplement virées. Difficile pour elles de retrouver du travail ailleurs ensuite, ses liens avec d’autres promotions pouvaient lui permettre de ruiner la réputation de n’importe quelle catcheuse et de mettre fin à des carrières.

Mais le pire est à venir. Penny Banner, une ancienne catcheuse proche de Fabulous Moolah raconte comment celle-ci a elle-même créé un réseau de prostitution dans le catch féminin au service de plusieurs promotions nord-américaines et aux catcheurs qui y travaillaient. Plusieurs de ses élèves de la GWE étaient régulièrement envoyées dans d’autres promotions, croyant seulement y aller pour catcher avant de se rendre compte qu’elles allaient devoir coucher avec le promoteur ou les catcheurs.

Elles ont été louées aux promoteurs en masse, en sachant que les filles allaient devoir avoir des rapports sexuels avec le promoteur et tous les catcheurs qui les voulaient. Les promoteurs aimaient le sexe libre, mais ce qu’ils aimaient par dessus tout, c’était que les hommes n’avaient pas à le chercher à l’extérieur, évitant ainsi les problèmes. Celles qui refusaient d’avoir des rapports sexuels avec le promoteur ou les catcheurs étaient violées.

Ces accusations ont été aussi confirmées par bon nombre de catcheuses dans diverses shoot interviews, Sherri Martel, Luna Vachon ou encore Sweet Gorgian Brown se souviennent des horreurs qu’elles ont subi en travaillant pour Fabulous Moolah. Sweet Gorgian Brown (Susie Mae McCoy de son vrai nom), décédée en 1989, était la première femme noire à travailler pour Moolah et s’est beaucoup confiée à sa fille sur les conditions de travail à la GWE. Celle-ci raconte que McCoy avait été violée à plusieurs reprises et qu’elle avait été droguée dans le but de la rendre dépendante et d’obéir à Fabulous Moolah. Luna Vachon de son côté raconte avoir participé dans le cadre de ses entraînements à des séances photos plutôt intimes avec un homme plus âgé alors qu’elle n’avait que 16 ans.

La main mise sur le catch féminin

La réputation de Fabulous Moolah ne s’arrête pas aux scandales sexuels pourtant déjà bien assez graves. Penny Banner, qui était considérée comme l’une des meilleures catcheuses de son époque, a pas mal d’anecdotes sur l’empreinte qu’a laissé Moolah au catch féminin en Amérique du Nord.

La raison pour laquelle le catch des femmes en Amérique du Nord était et reste considéré comme une plaisanterie et seulement une occasion de regarder des seins et des fesses, est en grande partie à cause de la façon dont Moolah a formé ses filles et comment elle combattait elle-même.

En effet, le catch de Fabulous Moolah était loin d’être extraordinaire. Son style de catch était uniquement composé de tirages de cheveux, de headlock, de clotheslines et rien de plus. Pourtant celle-ci s’était inspirée d’une catcheuse très talentueuse qui a connu son pic de popularité dans les années 30 : Mildred Burke (qui était par ailleurs la femme de Billy Wolfe). Celle-ci utilisait un style très puissant, un catch comparable à celui des hommes et son apparence physique n’était en aucun cas utilisée comme critère de jugement de son travail de catcheuse.

Le catch de Mildred Burke a inspiré de nombreuses autres performeuses à travers le monde, malheureusement Fabulous Moolah n’a jamais réussi à être aussi talentueuse qu’elle. De nombreuses catcheuses sont passées par son école et son style de catch ainsi que ses méthodes se sont banalisées, au point de transformer le catch féminin nord-américain à son image.

Les seins et les fesses étaient utilisés pour attirer les gens dans l’arène, mais les filles travaillaient toujours plus longtemps et avaient des difficultés plus techniques qu’aujourd’hui. Les matchs de championnat devaient toujours être de haut-niveau. La raison pour laquelle le catch des femmes japonaises a toujours été en avance de plusieurs années sur celui des Américaines est due à une seule personne : Moolah.

Fabulous Moolah est entre autre connue pour être la championne féminine de la WWE au plus long règne, 28 ans. Un règne qui de nous jours semble inimaginable d’égaler voire de battre. Mais la réalité nuance pas mal l’exploit, s’il peut-être considéré ainsi en parlant de catch. Le titre, Fabulous Moolah le remporte dans un show de la Capitol Wrestling Corporation de Vince McMahon Sr. en battant douze autres catcheuses dans une bataille royale le 18 septembre 1956. On parle à l’époque du « Championnat du monde féminin ». Billy Wolfe refuse de reconnaitre officiellement Moolah comme la championne de la NWA en raison des conflits qui les ont opposé. Ce règne durera en réalité une dizaine d’année avant qu’elle ne perde le titre contre Bette Boucher en 1966. Mais la WWE/F ne reconnait qu’un seul règne qui en compte en réalité quatre séparés pour en faire un de 28 ans, alors que plusieurs catcheuses auront tenu le titre entre temps.

Le « Screwjob Orignal »

Sa main mise sur le catch féminin va perdurer à la WWF. En 1985 alors que Wendi Richter est la championne de la WWF, elle doit défendre le titre contre « The Spider Lady », qui se présente comme une femme masquée et vêtue de noir, que Richter croyait être une jobbeuse qu’elle allait battre aisément. Erreur, entre temps, la catcheuse que Richter a croisé en coulisse et qui devait jouer la Femme Araignée a changé. Elle n’a plus la même carrure et semble plus petite. Wendy Richter a tout de suite compris.

À ce moment-là, je savais que je devais me protéger. Elle allait essayer de me faire mal et de m’aplatir le dos.

Le match prend un court assez inhabituel, et ne semble même plus avoir l’air d’un match de catch tant les deux catcheuses luttent réellement. Wendy Richter va tenter de démasquer Fabulous Moolah mais sans succès. Wendy Richter subit un roll-up que l’arbitre compte rapidement et bien qu’elle a relevé les épaules, le compte de trois est fait.

Wendy Richter s’en prend à Fabulous Moolah sur le ring tout de suite après le match, et la démasque. Elle tente de reprendre le match comme si le premier tombé n’avait pas eu lieu, mais trop tard, le mal est fait. On mentionne souvent cet épisode comme l’Orignal Screwjob, en comparaison avec le Montreal Screwjob de 1997 impliquant Bret Hart et Shawn Michaels.

Ce que je n’avais pas imaginé, c’est qu’ils avaient payé l’arbitre. Je pensais que c’était une personne honnête comme moi.

Ce coup monté avait été perpétré pour faire payer à Wendy Richter d’avoir voulu réclamer un nouveau contrat et un salaire plus confortable avec celui-ci, plus en accord avec son rythme de travail et sa popularité de l’époque. Wendy Richter quittera la WWF après cet incident.

Toujours dans les années 80, Vince McMahon voyant le succès des catcheuses japonaises notamment à l’AJW, fait venir des talents de cette dernière promotion. Il offre des contrats notamment à Itsuki Yamazaki et Noryoi Tateno en 1987 qui deviennent les Jumping Bomb Angels à la WWF. Elles y travailleraient avec les Glamour Girls, Leilani Kai et Judy Martin. Consciente qu’elle n’allait pas pouvoir contrôler ces catcheuses et leur travail, ni gagner d’argent grâce à elles, Fabulous Moolah se met en tête de saboter l’idée de Vince McMahon.

Les deux catcheuses font leurs débuts aux premier Survivor Series et deviennent rapidement championnes par équipe de la WWF. L’idée de Vince McMahon était de créer une rivalité entre les Glamour Girls et les Jumping Bomb Angels allant jusqu’à un match à WrestleMania V. Mais c’est lors d’une tournée des deux équipes au Japon, à l’AJW, que Fabulous Moolah met son plan à exécution. Elle contacte les promoteurs de l’AJW pour leur dire que Yamazaki et Tateno devaient perdre leurs titres face à Kai et Martin avant de quitter le Japon, ce qui était évidemment faux. Dans l’impossibilité de contacter Pat Patterson, en charge du booking à la WWF à l’époque, elles n’ont d’autre choix que de suivre les indications données par Moolah et l’AJW.

De retour aux États-Unis, Leilani Kai et Judy Martin tentent en vain d’expliquer ce qui s’est réellement passé à Vince McMahon et Pat Patterson, furieux d’apprendre que ce changement qui n’était qu’un coup monté par Moolah, s’est fait sans qu’ils aient été mis au courant. Le match de WrestleMania V est annulé, et les titres de championnes par équipe de la WWF disparaitront même quelques semaines avant le pay-per-view, en février 1989.

La WWE a réussi pendant très longtemps à étouffer toutes ces affaires. Fabulous Moolah n’a d’ailleurs jamais été poursuivie pour ses agissements entant que prometteuse et entraîneuse, mais les années passent et avec internet aujourd’hui les témoignages sont de plus en plus facile à faire remonter. Si bien que quand plusieurs de ces affaires sont l’objet d’articles dans divers médias, la WWE prend ses distances avec l’héritage de Fabulous Moolah et préfère mettre en avant celui de celle qui a pourtant été son amie Mae Young.

L’influence de Fabulous Moolah a perduré pendant de nombreuses années à la WWE, la division des Divas que l’on a connu jusqu’en 2016 est assez similaire avec l’image du catch que se faisait la Hall of Famer. Mais à une époque où l’on parle d’une Women’s Revolution visant à amélioré l’image du catch féminin de la WWE — et surtout à servir la marque WWE dans les médias — il est assez surprenant et même révoltant d’utiliser le nom de Fabulous Moolah pour mettre en avant les catcheuses d’aujourd’hui.

Le véritable héritage de The Fabulous Moolah dans le monde du catch féminin
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