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Comment s’exprime la lassitude dans le monde du catch ?

Il arrive toujours un moment chez les fans de catch où la lassitude pointe le bout de son nez. Qu’elle soit temporaire ou ou définitive, elle a forcément une raison. C’est ce que l’on a cherché à comprendre en demandant à plusieurs personnes les raisons qui font que leur divertissement-sportif favori en vient à les lasser

WWE

La passion est un sentiment complexe où l’irrationnel entre dans la réflexion et, au mépris du bon sens, pousse à aimer plus que de raison une personne, une activité, un loisir. C’est ce qui nous anime dans l’écriture et c’est ce qui anime la plupart de ceux qui nous lisent par rapport au catch.

Dans toute passion il y a les moments forts et les moments faibles. Dans un programme présent 52 semaines sur 52 et qui compte, pour les plus acharnés qui aiment regarder RAW, SmackDown, NXT et 205 Live rien que chez la compagnie de Stamford, entre 7 à 14h de programme dans une semaine rien qu’avec la WWE, la lassitude peut poindre rapidement.

Exprimée avec pas mal de détails par notre collègue Latrell sur le blog des Cahiers du Catch dans un « Voyage au bout de l’ennui », on a voulu creuser davantage le problème et savoir quand est-ce qu’il arrive. Est-il simplement dû à l’absence de qualité des programmes ? Pourquoi la ressent-on ? Pourquoi avant, pourquoi maintenant ? On a voulu un peu plus explorer le sujet en interrogeant des fans sur Twitter qui ont répondu – et que l’on remercie évidemment – aux questions suivantes pour structurer une synthèse autour de ce sujet :

– Comment et quand ont-ils commencé à regarder le catch ?
– Est-ce qu’ils ont eu déjà un sentiment de lassitude par rapport au catch et à quel période ?
– Les raisons de la lassitude ou ce qui pourrait les amener à en ressentir ?
– Quels éléments les font continuer à suivre le catch ou pourraient les faire revenir ?

Non pas dans le but de dresser des statistiques et des chiffres mais plutôt pour s’offrir un éventail assez vaste d’expériences et d’essayer de décrypter le sujet. On n’a pas la prétention de faire un portrait des fans de catch mais plutôt l’envie de s’attarder sur un phénomène qu’on sent plus ou moins présent par périodes et qui se manifeste plus ou moins intensément selon la qualité des shows.

Un monde avec beaucoup de portes d’entrée

Nous avons tous notre rapport personnel au catch. Du fan qui a commencé avec la WWF ou la WCW sur Canal+ à celui qui a attendu la période NT1 / RTL9 ou les diffusions AB1, les origines de chacun sont assez diverses. Ce qui nous unit par contre, c’est que l’on a souvent un souvenir assez clair de notre premier contact au catch. Un angle particulier plus ou moins intéressant mais assez fort pour que cela reste présent.

Kévin, 29 ans, découvre le catch en 1995. « J’avais six ans quand je me suis retrouvé devant la télévision, observant un très gros monsieur violet devenir roi, je venais d’assister au sacre de King Mabel, à la fois horrible et fascinant ». Un segment qu’il classe dans une catégorie qui lui a fait aimer « le pire du sport entertainment » mais qui ne l’a pas empêché de continuer « 23 ans plus tard, je suis toujours fasciné par le monde rocambolesque du catch. »

Sinon, on retrouve des rivalités, plus classiques, découverte à la télé pour les fans de l’heure de NT1, Randy Orton, John Cena, CM Punk, Jeff Hardy, Triple H sont des noms qui reviennent fréquemment dans les confrontations énoncées. Parfois, ça tient même à un geste, légendaire. Pour Loïs, 23 ans, c’est « La Swanton Bomb de Jeff Hardy sur Randy Orton de 145252 mètres de haut [ndlr : on doute qu’il avait son mètre sur lui au moment du saut] » qui l’a accroché aux soirées des vendredis et samedis sur NT1, le tout aussi grâce aux commentaires de Christophe Agius et Philippe Chéreau.

La télévision, moyen probablement le plus simple de s’ouvrir au monde du catch. Canal +, RTL9, NT1 et maintenant AB1 ont toutes hébergées des émissions de la WWE au moins et de la WCW également pour d’autres. Plus rares mais à ne pas négliger, le passage de la ROH sur l’Équipe 21 ou de la TNA sur W9 ont pu également embarquer quelques néophytes dans le monde du catch.

Dernier point à ne pas négliger, les jeux vidéos. Que ce soit les épisodes PS1 de SmackDown : Know Your Role ou les SmackDown vs Raw période PS2/PS3, chacun a pu grandir avec un jeu vidéo de catch sans forcément être fan de catch au départ, par ce biais, les jeux ont pu être un porte vers le catch.

Des coupables à désigner

Loin de cette première expérience, les années ont passé et c’est là que l’ennui peut poindre. Ponctuellement, ou sur la durée. Un sentiment ne s’explique pas toujours logiquement mais peut facilement trouver des origines claires. Et autant dire que la première raison de lassitude par rapport à la WWE en ce moment est toute désignée : le booking. C’est clairement tirer sur l’ambulance, enfoncer une porte ouverte et tout ce que vous voudrez mais le constat est là. L’ennui et la déception règnent énormément sur le produit actuel de la WWE, surtout depuis le dernier WrestleMania.

En dehors des événements récents, on peut facilement dresser des raisons globales qui ne font pas aimer le booking. Les choix effectués par les bookers sont à la base de notre appréciation du catch. C’est bien simple, le fait que l’on ait un bel affrontement et des beaux mouvements sont appréciables mais c’est l’histoire racontée, le chemin parcouru par un ou plusieurs catcheurs, qui nous intéresse davantage.

Et puis, forcément, dans un univers où les fans ont conscience du fait que le mérite des catcheurs à gagner leur place existe mais qu’il est également contrôlé par des gens en coulisses, un sentiment de contrariété voire d’injustice peut émerger face au traitement de certains catcheurs. Malgré la distance que l’on peut prendre par rapport au fonctionnement de l’empire WWE et du fait qu’il faut que chaque choix soit « what’s best for the business », la frustration autour des décisions dans chaque rivalité peut se manifester à tout moment.

Pour « Moka », la vingtaine, qui avait stoppé le catch depuis SummerSlam 2015 et qui n’a repris que depuis quelques semaines, ces problèmes autour du booking se manifestent aussi sur un point important pour raconter une histoire : les segments et promos au micro.

« La construction de nombreuses feuds était très étrange, mauvaise pour ne pas dire pire. Les feuds étaient souvent mal écrites et beaucoup plus « carrées » qu’à une certaine époque. Je m’explique. J’ai toujours porté un grand intérêt pour les prestations au micro et les segments qui racontent l’histoire. Mais on sentait que les speechs étaient vraiment récités mot par mot par la superstar et qu’il n’y avait rien de naturel dans le discours. On ne ressentait pas trop le personnage à travers les speechs, c’était pour la plupart du temps, un discours plat, sans rythme ni intonation que le catcheur récitait mot par mot sans y ajouter sa petite touche personnelle. »

Un problème qui concerne souvent le punching ball d’internet, Roman Reigns, dont on a vraiment la sensation d’en voir une version édulcorée et fausse là où le catcheur peut aussi briller lorsqu’il sort justement des sentiers battus.

Autre facteur pré-établi, le temps. La WWE occupe, si l’on se contente du main roster, cinq à neuf heures de temps dans notre semaine selon la présence ou non d’un pay-per-view. Difficile de ne pas faire l’impasse et c’est souvent ce qui entraîne non pas un arrêt, mais une rééducation de la consommation du catch.

Combien de fans évoquent le fait qu’ils ne lisent que les résumés ou se contentent d’un visionnage rapide des shows hebdomadaires en attendant les pay-per-views ? Si la télévision offre une plus-value intéressante avec les commentaires de Christophe Agius et Philippe Chéreau qui participent probablement à garder un public fidèle, les fans du visionnage rapide auront tendance à épurer leur RAW ou SmackDown hebdomadaire.

À ne pas négliger également, le contenu in-ring. Parce que quitte à rester trois à six heures devant un écran, autant que ce soit bien sinon ça devient compliqué. À la WWE, les dernières années étaient plutôt flatteuses et suivaient la montée en qualité du in-ring dans le monde du catch — enfin, si l’on se réfère aux notes de Dave Meltzer. Cette année, le main roster a du mal à vraiment décrocher les étoiles là où NXT en est à son quatrième five star match depuis le dernier Moustache Mountain contre Undisputed Era le 11 juillet dernier.

Mathieu, 31 ans, se rappelle lui de l’époque 2008/2009 à la WWE où il n’appréciait pas vraiment ce qui était proposé sur le ring.

« Je regardais la WWE quotidiennement ou presque, et chez certains catcheurs, ce qui me faisait décrocher à de nombreuses reprises pendant les matchs, c’était le in-ring, qui était vraiment proche du faible, voire du néant pour certains. […] Le meilleur exemple pour moi, c’est Randy Orton contre Triple H à WrestleMania 25. La feud était je trouve bien amenée avec de bons segments et je m’attendais a une conclusion à WrestleMania… et l’ennui total, aucun rythme, Orton lent au possible et un manque cruel de suspense. »

Un match qui selon lui symbolise une époque où le haut du panier offrait un catch peu technique puisque dominé par des catcheurs dont il ne fallait pas attendre cela.

On se retrouve donc devant le cœur probable du problème : notre appréciation dépend aussi de ce que l’on attend dans le catch. À une époque où l’offre est probablement supérieure à la demande dans le domaine — chaque promotion/organisme propose des shows à rythme régulier nécessitant pour le fan de catch de faire des choix dans son emploi du temps, le fait de prendre du temps pour des shows qui ne nous conviennent pas devient très compliqué, même lorsque la domination de la promotion en question est quasi hégémonique en terme d’impact mondial.

S’accrocher, lâcher ou relativiser ?

À partir de là, la question se pose. Est-ce qu’il faut vraiment continuer à regarder un produit qui joue beaucoup trop avec nos frustrations ? Tout est question d’appréciation personnelle mais pour « Elow Mojo », la réponse est non.

Le fait de voir des talents sous exploités, être ridiculisés, le fait que les meilleurs vendeurs sont [supposément] les meilleurs catcheurs. Je sais que la WWE est avant tout un business. Mais ce procédé ne m’a pas plu. J’ai cessé de regarder la WWE comme une série, maintenant le but, c’était de savoir quel catcheur avait le plus vendu de merchandising, quel catcheur avait été en TT sur Twitter, quel catcheur avait le plus de followers. Le petit catcheur à 400 000 followers sans merchandising était sûr de faire de la figuration […]. Le monde du business est un milieu impitoyable, mais lorsque j’ai commencé à regarder la WWE ce coté business était moins visible ou alors je ne m’en rendais pas compte.

Tout cela se couple pour elle au licenciement du catcheur favori, ce qui n’a évidemment pas aidé. Malgré un arrêt du visionnage quotidien depuis 2015, elle déclare tout de même suivre le monde indépendant de loin et regarder encore les WrestleMania.

Ce qui marque quand on aborde le sujet, c’est que la majorité des personnes ont répondu qu’ils ne sont pas lassés mais qu’ils vivent une baisse d’intérêt pour le produit, un peu comme une série qui a une mauvaise saison ou une équipe sportive que l’on supporte qui a du mal à retrouver une constance dans les résultats. On regarde moins, on laisse de côté mais on garde un œil vigilant au cas où on retrouverait la flamme qui nous a animés auparavant.

Cette baisse d’intérêt ou cette difficulté à suivre peut de manière ponctuelle s’expliquer par des faits. La transition entre NT1 et AB1 a été assez longue et un peu douloureuse aussi pour l’audimat autour du catch. Cela a un peu fait baisser le nombre de fans pour en garder probablement un noyau plus solide et adapté à l’offre de AB1 mais, à l’époque, quand RAW et SmackDown sont diffusés entre 1h et 4h du matin, la déception des fans était grande. Puis avec l’évolution de l’offre sur AB1, on a eu le droit à une nouvelle vague moins dense mais plus stable qui s’est greffée à celle de NT1.

Maintenant que le soucis est plutôt à l’intérieur même du produit, expliquer la lassitude par un manque d’accessibilité serait faux. C’est ainsi probablement notre consommation personnelle qui est remise en cause et le fait que quoiqu’il arrive nous grandissons avec le catch et notre approche de celui-ci change en même temps. Et internet a son rôle à jouer là-dedans évidemment.

Un rôle qui peut être à double tranchant. D’un point de vue consommation, internet permet d’entretenir la flamme en regardant les meilleurs souvenirs que l’on a du catch sur Youtube et autres plateformes de vidéos gratuites. Il a également permis à de nombreuses promotions de se constituer des services de streamings ou de VOD pour leurs shows avec en tête le WWE Network ou — et c’est là que l’on va transiter un peu vers l’indépendant et les fédérations concurrentes — le NJPW World.

Car on l’a senti en France et dans le monde, la réponse donnée par les fans par la lassitude que provoque la WWE, c’est de s’intéresser à d’autres contenus, un contenu promu et défendu par les communautés d’internet. Une communauté qui peut être à double tranchant.

Pour « Tetsuya Nantais », 22 ans, la communauté se marque parfois sur les forums — et on ajoutera aussi sur les réseaux sociaux – par « un gros manque de maturité qui faisait qu'[il] avait du mal à s’intégrer ». Et de l’autre, celle-ci accouche d’éléments fédérateurs et de producteurs de contenus. Dans sa réponse, « Tetsuya » évoque « une communauté plus agréable à vivre et généralement intéressante. Des podcasts comme « La Fabuleuse histoire du catch américain » ou « C’est ça le catch FM » qui sont plaisants à écouter et qui donne envie de suivre l’actu catchesque. »

En dehors de ces exemples, la communauté française des fans de catch s’exporte pas mal vers les produits proposés par le pays du soleil levant. La NJPW revient fréquemment dans les réponses et pour beaucoup Wrestle Kingdom ou le G1 Climax deviennent des dates sur le calendrier tout aussi importantes que WrestleMania ou SummerSlam.

Des conséquences pour tout le monde

Cela ne signifie pas pour autant un décrochage total de ce que propose la WWE mais l’on voit que la réflexion amène des conséquences. Évidemment, la NJPW ne fera pas de Zénith demain en France. Mais force est de constater que dans l’expérimentation personnelle, la maturation de la réflexion de ces fans autour du catch mènent souvent à une ouverture vers d’autres horizons, cela n’incluant pas uniquement la NJPW mais aussi le monde du catch indépendant en général, souvent moins vue comme une industrie que la WWE – et qui pourtant en reste un maillon.

Tout cela en conservant à l’esprit que ces questions sont posés à des personnes qui ont eu une expérience plus analytique du catch avec une volonté probablement d’en décortiquer le fonctionnement et la pratique. Le public de la WWE a une composante autrement plus familiale et qui n’est pas tout le temps représentée dans les réponses que l’on a reçues. Pourtant, même là, un énervement peut se sentir. L’espèce d’entre-deux joué par la WWE autour de Roman Reigns et l’absence de Brock Lesnar sont probablement les deux plus gros centres d’intérêt d’un public familial et génèrent pas seulement une frustration mais des fois un désintérêt dans les commentaires laissés sur les réseaux sociaux.

Et c’est là que pour la WWE, le soucis est réel, car si l’on consomme énormément, le public familial consomme autant si ce n’est plus. La réalité économique souvent mise à la tronche du fan mécontent, suscite également une frustration chez un public plus générique car la WWE ne suit pas ses propres règles et que le consommateur s’en rend quand même compte. Dylan, 26 ans, le rappelle.

Petit point sur la WWE qui se plie à UN gars qui n’est jamais là mais on lui file le titre. Lassant ce vaudeville incessant, avec une règle « des 30 jours » à géométrie variable. Si c’est un plan pour faire de Reigns un libérateur en récupérant le titre, qu’ils s’attendent à une déception.

Et si la WWE ne s’est probablement jamais aussi bien portée financièrement depuis une dizaine d’années, le vent peut tout à fait tourner de nouveau très vite. Reigns champion, ça ne fonctionnera pas avec tout le monde qui, suite aux défaites successives du Big Dog, a pu se tourner vers Seth Rollins qui est probablement le babyface numéro un de la WWE en ce moment. Et il faut se dire que la WWE en est conscient, puisque Braun Strowman, lui aussi assez populaire en ce moment, est en embuscade pour remuer tout cela.

On se retrouve donc actuellement avec un noyau de fans variés et plus compliqués probablement à satisfaire qu’avant. Le catch évolue et de plus en plus les faits marquent cette transition entre un monde indépendant de plus en plus sûr de lui et une WWE qui essaye encore et toujours de suivre l’air du temps mais souvent avec un temps de retard.

La variété est probablement la réponse la plus forte pour un fan qui ne sait plus s’il aime ou non ce qu’il voit. Rien qu’à la WWE, la réponse à une lassitude par rapport aux histoires du roster principal s’est concrétisée par le développement de NXT et son évolution depuis. Et même si l’on ne peut pas dire que tout soit réussi pour la transition des stars de NXT vers le roster principal, force est de constater que rien que la création de ce show a influencé la manière de regarder le catch pour beaucoup de fans.

C’est l’avantage éternel qu’aura le catch sur nos sentiments, cette capacité d’être une créature vivante que l’on a l’impression de connaître par cœur et qui pourtant change sous nos yeux de manière constante avec ses défauts et ses qualités. Les mécaniques d’écriture sont souvent trop similaires entre chaque rivalité et pourtant l’on attend qu’un déclic pour les oublier,  Le push incessant d’un catcheur qui nous irrite détruit en plein vol par un catcheur que l’on préfère, les pay-per-views ultra prévisibles compensés par un show où tout se compile parfaitement.

La lassitude dans le catch c’est un cycle émotionnel potentiellement répétitif mais que ce soit pour notre collègue des Cahiers du Catch ou pour les fans qui nous ont répondu, si la flamme est toujours là, il suffit d’un déclic pour la raviver. C’est difficile par moments et surtout à la WWE en ce moment soyons honnêtes.

En attendant, il faut continuer d’exprimer les sentiments négatifs par rapport au catch. Par sa nature de spectacle clivant, il ne peut évidemment pas plaire à tout le monde tout le temps mais comprendre la nature des frustrations de chacun c’est aussi s’offrir une meilleure appréciation de la réception des shows et de ce qui fait leur qualité ou leur médiocrité.

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