Décryptage

Le problème du catch féminin de l’AEW

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Comment se fait-il que la toute jeune AEW ait autant de mal à proposer des programmes féminins à la télévision ?

AEW/Montage VoxCatch

Au sortir d’une excellente édition d’AEW Full Gear, tout semble bien rouler à Jacksonville. Pourtant, alors qu’à Impact Wrestling ou même à la WWE on laisse de plus en plus de place au catch féminin, la compagnie de Tony Khan se retrouve de manière plutôt inattendue mauvaise élève en la matière.

Samedi soir Hikaru Shida a battu Nyla Rose pour conserver son titre dans un match assez bon, axé sur la heat de Nyla Rose et de Vickie Guerrero et leur tactique de blesser la championne au genou pour l’affaiblir. Une technique qui fait souvent assez bien son effet en terme de storytelling quand on veut mettre en avant un·e face contre un·e monster heel. Au niveau du résultat par contre, ça n’a pas fonctionné. Shida est restée championne de l’AEW et Vickie Guerrero s’est fâchée avec Nyla Rose. On ne sait pas où va mener cette histoire mais on espère le savoir en regardant AEW Dynamite mercredi. Et les prochaines semaines.

Parce que le problème se pose souvent là. Il ne vous aura pas échappé que durant les semaines de build up qui ont précédé AEW Full Gear 2020, on n’a pas beaucoup vu la championne et sa challengeuse alors que ce match se profilait depuis plusieurs semaines, Nyla Rose tentant de faire pression pour avoir le droit à un match de championnat. L’affrontement a finalement été officialisé deux semaines avant dans un très court segment d’une trentaine de secondes, une interview de la championne qui défie Nyla Rose pour le pay-per-view.

Des moyens pourtant présents

Du catch féminin il y en a pourtant à l’AEW et dans les épisodes de Dynamite, même que la promotion peut profiter de son partenariat avec la NWA pour ajouter quelques noms à son roster et proposer des matchs de championnat de cette dernière, comme elle l’a fait dimanche — Certes dans le Buy In, mais tout de même — ou les épisodes du show hebdomadaire.

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Mais l’inégalité de traitement entre les rivalités masculines et féminines reste très visible, surtout ces dernières semaines, celle-ci est énormément reprochée à l’AEW et ça ne date pas d’hier. La championne et sa challengeuse ne sont présentes qu’un épisode de Dynamite sur trois, et les femmes ont le pire moment du show pour elles : la dernière demi-heure, juste avant le main-event. Un gouffre. Il y a bien évidemment l’option AEW Dark le mardi et sa quinzaine de matchs par épisode où heureusement arrivent à se glisser deux ou trois affrontement féminins, mais le show est deux fois moins regardé que Dynamite.

Britt Baker s’était exprimée récemment sur UPROXX sur ce qu’il fallait pour que les femmes puissent avoir plus de place sur les shows — parce qu’être catcheuse dans un show de catch, ça ne suffit plus visiblement. Pour elle il ne fait aucun doute : il faut faire de meilleures audiences, et c’est aux fans de faire des efforts.

Je sais qu’il y a des plans pour améliorer la division féminine, mais dans le même temps nous avons besoin de l’aide des fans à la maison aussi ! Nous ne pouvons pas proposer des segments avec des femmes et en même temps être dans ceux les moins regardés chaque semaine. Parce qu’au final, c’est un business, et l’AEW a besoin d’audiences. Ce n’est un secret pour personne que nous sommes en guerre le mercredi soir avec NXT, alors nous avons besoin de faire monter les audiences. Alors pour les fans qui disent « Nous voulons plus de femmes, nous voulons plus de femmes! », c’est super, mais s’il vous plait ne zappez pas quand les femmes sont à la télévision dans ce cas! Nous voulons que tout le monde regarde nos segments et nous soutiennent depuis chez eux.

C’est pas totalement faux, mais osé. L’argument des audiences vaut sans doute un peu, il faut évidemment que le programme soit regardé par le plus de monde possible et durant ses deux heures, personne ne viendra contredire cette idée. C’est le but même d’une émission de télévision, peu importe le genre.

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L’explication de Britt Baker, au delà d’être très corporate, révèle surtout à quel point le catch est un domaine qui n’a pas cessé d’être majoritairement dirigé par des hommes et fait pour des hommes. Il révèle que, comme dans bien d’autres domaines, les femmes doivent faire plus d’efforts que les hommes pour avoir le droit à du temps d’antenne.

Pas besoin de storyline pour Cody Rhodes

Autre son de cloche plus haut dans l’organigramme, Cody Rhodes ne voit pas les choses de la même manière. Toujours dans l’idée de faire les choses différemment, il explique que l’AEW se focalise sur l’aspect sportif du catch et qu’en conséquence, pas besoin de storyline pour placer un match sur la carte d’un pay-per-view.

Je ne suis personnellement pas déçu parce que mon point de vue par rapport au catch c’est qu’il y a un ring, nous avons des talents, nous avons un classement, et il y aura des matchs. (…) J’espère que les gens ne seront pas déçus d’avoir ce superbe match entre deux incroyables catcheuses, mais je sais que pendant les 20 dernières années les fans ont été conditionnés pour penser que tous les matchs doivent avoir une histoire du bien contre le mal connectée. Ce ne sera pas le cas à l’AEW. Nous faisons des matchs de catch parce que nous sommes un show de catch. C’est dans le titre. Et j’espère, que s’il y a des déceptions dans la construction, qu’il n’y en aura pas dans l’exécution.

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Une explication qui ne va pas convaincre beaucoup de monde. Cela fonctionnerait sans doute si l’AEW n’avait pas de show télévisés chaque semaine. Et encore, même dans l’indie le build up d’un match se fait sur les réseaux sociaux, à travers des vidéos sur Youtube, etc. De plus, il suffit de regarder la carte de Full Gear pour se rendre compte que la plupart des matchs masculins ont eu un build up sur plusieurs semaines. Ceux qui n’en ont eu que très peu ou pas du tout n’avaient aucun enjeu, comme Orange Cassidy contre John Silver.

Il est là tout de même question d’un match de championnat. Cody Rhodes aurait-il envisagé de faire défendre le titre de l’AEW de Jon Moxley contre Eddie Kingston sans storyline ? Pareil pour les titres de champions de l’AEW qui nous ont offert l’un des meilleurs matchs de l’année ? On en revient à ce que demande Britt Baker. Comment les fans pourraient-ils s’investir dans un match sans build up ? La plupart vous répondront que ce n’est pas possible, qu’il y a besoin d’entretenir l’envie autour de l’affrontement pour lui donner de l’importance. C’est d’autant plus dommage lorsqu’on voit les excellentes histoires écrites pour les hommes et qu’on imagine ce qui pourrait être fait chez les femmes.

Tony Khan admet l’erreur

Tony Khan, dans la conférence de presse de Full Gear, admet que la storyline entre Hikaru Shida et Nyla Rose n’a pas été assez présente à l’antenne le mercredi soir.

Je comprends ce que les gens disent à propos de la division. J’aurais probablement du faire mieux pour mettre en avant l’histoire de Nyla lorsqu’elle a dit ne plus vouloir catcher ou quand Vickie a dit qu’elle ne catcherait plus tant qu’elle n’aura pas de title shot. J’aurais du les utiliser plus dans Dynamite.

La pandémie de COVID-19 a très certainement mis des bâtons dans les roues de l’AEW, elle qui avait un roster féminin qui au départ s’appuyait beaucoup sur des catcheuses japonaises comme Riho ou Emi Sakura, malheureusement bloquées au Japon depuis plusieurs mois. Mais aujourd’hui, avec des talents comme Britt Baker, Big Swole, Penelope Ford ou encore Serena Deeb et Thunder Rosa, il n’y a plus d’excuse.

Le problème de l’AEW avec le catch féminin est le même qu’ailleurs. Considérer celui-ci comme une « division » à part comme l’est le catch par équipe ou encore Cruiserweight à la WWE n’est plus pertinent. C’est peut-être là que la compagnie aurait pu se démarquer, ne plus faire la distinction, laisser les choses se faire en faisant fi du genre.

Le problème du booking des femmes à l’AEW ne date pas d’hier, et malheureusement après plus d’un an de Dynamite ce constat donne un peu l’impression d’une promesse non-tenue. La promotion qui se voulait si représentatif à son lancement n’a pas réussi à se différencier, en terme de catch féminin, de ce contre quoi elle voulait se rebeller au départ.

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